Retour page précédente


Les Cahiers du Rayon vert sont édités par l'association "Le Rayon vert" Directrice de la publication : Cécile Nivet.
Equipe de rédaction: Daniel Bouchard, Marie Colin, Victorien Favreau, Florence Gilbert, Cécile Nivet, Jeannine Perrin, Yvon Rousseau.


Galerie Le Rayon vert :
13, avenue Sainte-Anne,
44100 Nantes.
Tel. 02.40.71.88.27
Ouvert du mercredi au vendredi 15h-19h ; le samedi 11h-13h et 15h-19h; le dimanche 11h-13h




Art et mort N°3 - Juin 1997

R E F L E T

La performance et l'exposition d'O. de Sagazan, l'une des plus marquantes
de notre saison, ont donné lieu à quelques controverses ; en effet, quelle serait
donc la fonction d'un art qui ne nous fait même pas oublier nos malheurs ?
Mais, plus encore, l'impressionnante présence de la question de la mort parut
répulsive au premier abord, du moins pour quelques-uns.

A l'heure où les querelles autour de l'art d'aujourd'hui prennent parfois des
tournures bien indignes, dans les soubresauts d'un petit monde clos,
il nous a semblé important de poursuivre et d'approfondir nos interrogations
sur un tel sujet.
La "causerie" du 11 février fut passionnante et joyeuse, reflétant les émotions
et les troubles de chacun de nous, face à cette oeuvre et à tout ce qu'elle
implique de fort, d'inhabituel dans notre civilisation et de profondément beau.
Ce cahier n° 3 voudrait en témoigner.


Cécile NIVET

Retour






B.Kasobane (Mali) fragment








Performance d'Olivier De Sagazan ( été 97)





Performance d'Olivier De Sagazan ( Janvier 97)














Blanc, jaune, ocre, pigments de terre naturelle, os, peau... Douceur et fragilité. Est-ce de cela que nous sommes fait ? Poussière dans l'univers !


 




 

S'il aborde la
question de la mort,
c'est parce que
O. de Sagazan
veut parler
de la vie !



























































il me semble
qu'à faire
de l'absurde
volontairement,
on peut faire
surgir du sens !
C'est rigolo, non ?














Peinture de
Cécile Nivet






































Linceul chaud

Je dors dans une ville
je dors dans une femme
les noces ont des gestes
de liturgie élémentaire
je dors dans un rire
cet accident du silence
dans le square des mots
je sommeille
dans le wagon quotidien
et aussi dans le hall
d'une gare entre les lignes
du journal sur les postes
radiophoniques
extrêmes je dors
je dors entre
les pierres chaudes
linceul obstiné
d'une ultime tendresse.


Augustin BARBARA





































































Fable contée par K. KOULIBALI


Dieu déclara un jour à la mort :
Rends-toi chez le peintre car son heure est venue.
Lorsque la mort pénétra dans l'atelier, l'artiste réalisait le portrait d'une femme.
La mort fit part de sa mission, puis le peintre lui dit :
Pourrais-tu patienter un peu ? J'aimerais, avant de te suivre, achever ce tableau.
Quand le peintre posa ses pinceaux, la mort s'approcha, froide et implacable ;
elle examina la toile et, à sa grande surprise, se mit à sourire, de plaisir.
Alors la mort, vaincue, quitta le peintre en lui laissant la vie.



Chant du monde
texte d'O. de Sagazan


L'urgence d'être là ; présent à moi-même.
Mais comme c'est dur de se défaire de nos masques.
Il faut toute une vie pour retrouver le regard et la simplicité de l'enfance.
Après un long cheminement sur la représentation du corps où l'intérieur doit
être déterré, parce qu'il ne faut pas se mentir, où le mouvement est l'expression
des cris et tensions qui résonnent le long du corps, et où toujours l'on ressent
une imminente déflagration ; subitement et de façon radicale le champ des
possibles est inversé : Le corps se referme de ses blessures, reste
les empreintes, Le cri se concentre en un «O» d'inspiration, Les gestes
fébriles ont disparu avec les membres et convergent en surface.
Dans sa rectitude des arts premiers, «IL» attend, contemple, se donne.
Entre le bébé emmailloté et le vieillard dans son linceuil, dans un champ
temporel détendu, il trouve, semble-t-il sa place, son office : oeil-du-Monde.
Et je voudrais tant que cela ne résonne pas avec oeil immonde
mais plutôt avec Chant-du-Monde.

Accueil



Olivier de SAGAZAN
A propos de "Performance" Mise en scène et interprétation d'O. de Sagazan,
salle Pannonica, le 29 Janvier 1997.


... La scène est dans la pénombre. Au milieu, un aquarium éclairé d'une
lumière glauque, et qui a les dimensions d'une citerne. Le contenu en est un
liquide trouble..., plus précisément un plasma traversé par un réseau de tuyaux
et de sondes, dans lequel flottent des membranes. Parfois, il s'en échappe
des bulles qui remontent à la surface, et qui éclatent au milieu
de borborygmes étouffés.

Ce n'est qu'au bout de quelques secondes, lorsque les yeux se sont
accommodés à cet univers aux formes incertaines et aux sons étranges que
l'on croit reconnaître au fond de la cuve, à travers le liquide et les membranes,
une forme humaine. ... Ses premiers mouvements sont auscultés et observés
par une équipe de soignants sourcilleux.

L'être finit par s'extraire péniblement de son milieu. Comme une chrysalide.
... Une fois sorti, il reste quelques instants en équilibre sur le bord, et pousse
un cri déchirant... avant d'affronter le monde qui lui paraît obscur et menaçant...

Sans aucun doute, le fait de naître apparaît ici comme une performance.
Douloureux efforts pour se mouvoir, souffrance des poumons envahis
soudainement par l'air. Le fait de changer d'univers nécessite un douloureux
effort de l'organisme qui doit s'adapter aux nouvelles contraintes.
Contraintes physiologiques mais aussi culturelles et sociales.

Le spectateur a oublié ou plutôt enfoui dans son être, cette performance
première, à l'origine du fait de vivre, c'est-à-dire passer du non-être à l'être.
Ce spectacle nous la fait revivre comme un drame en pleine lumière.
Mais la performance est aussi d'un autre type. C'est celle de l'artiste qui tente
de s'introduire dans son oeuvre pour l'expérimenter de l'intérieur.
Immergé dans un univers biologique, le milieu ambiant de son oeuvre, plus
que la mort et la vie, il expérimente son oeuvre, les sujets et le drame qui la
constituent. Mais il s'agit bien là aussi d'une épreuve puisqu'il entre de plein
pied avec son corps matériel dans un monde qui appartient à l'imaginaire
et au symbolique.

La démarche peut apparaître narcissique, il s'agit bien en effet d'un repli ou d'un
retour sur soi ; mais elle est surtout une expérience menée à terme,
un achèvement. C'est le sens premier de "performance". Aller au bout de soi
dans son expérience d'artiste, pour Olivier de Sagazan, c'est s'immerger dans
le milieu de son oeuvre.

Ce plongeon dans l'oeuvre, une variante du saut à l'élastique dans le domaine
de la création artistique, est probablement une des tentations profondes
de tout artiste.

Dominique BOUCHARD

Accueil



Cendres dans le ruisseau

Mon cousin, «le petit Jean», vient de mourir, ses soeurs autour de lui. «Je vous
aime» a été son dernier mot, m'a dit maman. Selon son désir, ses cendres ont
été répandues dans le ruisseau où il aimait tant se promener... Ainsi en va-t-il
de nos vies, cendres dans le ruisseau.

Blanc, jaune, ocre, pigments de terre naturelle, os, peau... Douceur et fragilité.
Est-ce de cela que nous sommes fait ? Poussière dans l'univers !

Couleurs de terre et de sable, d'ocre de beige et de blanc, le temps
de l'exposition d'O. de Sagazan, la galerie prit un air de temple.
Les visiteurs qui, comme d'habitude, entraient pressés, soudain s'arrêtaient,
les yeux grands ouverts, une drôle de crainte s'emparant d'eux, un respect
surpris ralentissait leur allure !

La sobriété des pièces présentées et la simplicité de l'accrochage servaient
efficacement l'ensemble : trois statuettes étranges se tenaient alignées devant
la vitrine ; de quels pays lointains étaient-elles parvenues jusqu'ici ?
semblaient se demander les passants ! Dehors, souveraine, la géante-à-tête-
de-verre, annonçait une oeuvre intriguante.

Très émue et joyeuse, une jeune femme repassa plusieurs jours de suite,
dans une grande effervescence, comme si elle avait trouvé là quelque chose
de si rare, qu'elle ne pouvait s'en défaire ! Une autre personne aussi, étonnée
et enchantée de découvrir cette exposition, dut (nécessité intérieure)
absolument acquérir un de ces objets précieux ; elle choisit la statuette d'un
prince à l'allure fière, couronné de métal et, quand elle le porta, son regard
brillait d'une joie mystérieuse !

Il y eut aussi un couple de visiteurs qui, s'approchant avec délicatesse des
installations reliant un tableau et une statue, s'interrogèrent longuement sur
ces rapprochements : ils évoquèrent leurs voyages en Afrique et en Amérique
du Sud, des cultes inconnus et des histoires de mômies enterrées et
redécouvertes des siècles plus tard !

Une fois de plus, je constatais combien les différents regards ouvrent les
multiples et insoupçonnables dimensions d'une oeuvre ; ces «niveaux de
lecture», de compréhension et de rencontre, que l'auteur lui-même parfois
ignore, contenus cependant dans l'oeuvre et réveillés par d'autres expériences
de vies. Bien plus que le regard suffisant de ceux qui prétendent savoir, ces
regards «humbles» renvoient à l'artiste, qui a le courage de s'y confronter,
la véritable force de son travail. Il en va ainsi d'une oeuvre exposée, offerte, elle
ne saurait se réduire aux intentions de l'auteur, elle les dépasse, elle vit sa
propre vie ! Pour autant, nous ne devons renier les volontés de l'auteur, ce qui
a précédé le travail créateur, ou l'a nourri. C'est pourquoi les rencontres avec
les artistes sont le plus souvent des moments intenses et riches.

Ce soir-là, la causerie s'intitulait : «L'art et la mort» ou «Pourquoi la question
de la mort est-elle nécessaire à toute oeuvre d'art ? », selon la définition
proposée par Olivier de Sagazan lui-même. Car, s'il aborde la question de la
mort, c'est parce que O. de Sagazan veut parler de la vie ! et il ne craint pas de
renvoyer sans cesse l'une à l'autre ! Cette paradoxale gravité, et ce silence, où
nous maintiennent ses sculptures, tiennent sans doute à cela : cette présence
de la mort que réveille en nous son oeuvre !

Les couleurs pâles, ocres et blancs, la matière, pigments de terre naturelle,
la présence du corps dans sa décrépitude, bouleversent immédiatement.
Corps mommifiés, corps médicalisés. Peau, plume, papier, cheveux, carton.
Blanc, jaune, brun, rose...

Corps fragmentés, blessés, usés, ouverts ! Squelettes, bocaux, corps
épinglés, écartelés, morts !

Oser toucher ?... Autour d'un os, tibia humain, les pages d'un livre ouvert
comme une robe de fête, ornée d'une tête-plume d'oiseau. Soulever sa
légèreté ! Rugosité de l'os, douceur et fragilité du papier, blanc clair et jaune
lisse. Caresse légère et triste. «D'ou viennent ces matériaux ? » demande
le visiteur, ... céramique, crin, métal, terre, cendre ? Est-ce de cela que nous
sommes fait ? Si légers ?

Est-ce cela qui nous attend ? Cette immobilité ! L'éternité silencieuse de ces
statues, de ces tableaux, nargue nos beaux corps ondoyants et chauds !
Reflète notre réalité future ! Fait fi de notre prétention!» «Cette conscience de la
mort me donne tellement envie de vivre joyeusement ! » explique O.
de Sagazan. Rien de banal, de mesquin, de rétréci désormais, ne peut
détériorer le peu de jours que dure nos vies ! C'est ainsi que ce soir-là Olivier
répondit à nos questions avec beaucoup de chaleur et de joie, nous
communiquant son enthousiasme et son désir de vivre !

La certitude de l'éphémère deviendrait le sel de notre vie ? Sa brièveté en
ferait l'intensité! Le paradoxe de l'horreur engendrant le bonheur !

Cependant, le tragique de notre condition demeure, la fragilité de nos vies,
révélée parfois violemment, nous entraîne dans un vertige qu'aucun argument
ne justifie plus. Nous perdons nos parents, nos frères, nos amis, soudain
amputés de nos attaches, brisés ! Nous voici, en vieillissant, confrontés à la
perte de tout ce qui donnait un sens à cette aventure. Nous perdons nos joies,
nos amours, nos enfants. Ainsi nous pouvons nous préparer à quitter la terre à
notre tour, désirant peut-être un jour enfin la mort, comme la paix, la douceur
éternelle ! Nous rejoindrons le Grand Tout, l'infini de l'univers auquel nous
appartenons, poussière dans l'immensité !

Ainsi, seront passagères nos révoltes et nos peines, nos exaltations et nos
désespoirs comme nos beautés, l'éclat de nos rires et les magnificences de
tous nos artifices ! Si l'art joue lui aussi du mensonge, quand il prétend nous
flatter vulgairement, il sait mettre à nu des vérités lorsqu'il touche à nos
souffrances, comme à nos bonheurs!

Il révèle alors autant la vie que la mort !

Dégagés de toutes mesquineries, par la conscience joyeuse de notre fin
inévitable, libérés de ce qui nous retenait encore et en corps, désespérés, nous
sautons gaiement, sans perdre de temps, à l'assaut de ce qui vaut vraiment la
peine d'être vécu !

Cécile NIVET

Accueil



Paroles d'Olivier de Sagazan

«Certaines questions animent mon travail depuis 15 ans ; si la vie n'avait aucun
sens j'allais lui en donner un en me mettant en quête d'un. «La vie n'a de sens
qu'à la condition que j'en manque.» Le vide devient pour moi une nourriture
fondamentale et je ne cesse de m'en nourrir. S'interrogeant sur la vie, la mort
apparaît comme une donnée dont on ne peut se séparer.

Dans le film «Nosferatu», Nosferatu nous fait une confidence : «Comme vous
avez de la chance, vous pauvres mortels. Moi, vous comprenez, je vis une vie
infinie pour un temps infini. Je suis dans le monde de l'indifférence parce que
je vis immobile par rapport au temps.» Nosferatu qui ne connaît plus la mort ne
connaît plus le plaisir. C'est le paradoxe tragi-comique de notre existence :
la mort donne un terme à nos plaisirs, mais c'est elle qui lui donne du relief.
Elle est nécessité à toute envie. Avoir l'idée de la mort en soi redonne une énergie.

Les oeuvres de Bacon ou d'un Shakespeare ruissellent de sang mais ne sont
pas mortifères. Au contraire, je les trouve plutôt stimulantes. Évacuer la mort a
des effets autant sur le plan esthétique qu'éthique. Prenez la guerre d'Irak.
A quand un reportage sur les 100 000 paysans irakiens morts pour une
essence à moindre prix.

Est-ce qu'il faut figurer la mort ? La mort est-elle un moteur à l'art ? Faut-il la
représenter pour pouvoirchasser ses démons ?

Dans un de ses derniers autoportraits, Rembrandt fait un petit sourire.
La force du tableau ne vient-elle pas du sourire qui émerge sur une ambiance
fin de partie ?

De même dans les arts primitifs, ce qui nous touche c'est que rien n'est gommé.
La mort, la sexualité... Tout est dit...

Dans les églises romanes voyez comment le sacré cotoîe le burlesque.
En matière de monstruosité, ils n'y allaient pas de mains mortes ! Aujourd'hui,
on aseptise, on intellectualise, il faut évacuer l'émotion.

Vit-on avec la mort ? Est-ce qu'elle nous accompagne au quotidien ?
La mort est-elle le départ d'une vie ?
Dans les rites traditionnels africains, la mort n'est pas un aboutissement,
elle crée une autre dynamique de symbolique. Dans un village, quand un
grand-père meurt, un enfant naît. On y reconnaît le vieil homme : il renaît.

Les moments les plus extraordinaires et les plus forts que j'ai connus en
Afrique sont des moments de deuil. On vit une grande souffrance mais on sait
que la personne va renaître. C'est plus émouvant encore qu'une fête
traditionnelle. C'est un rite fondamental. La mort est omniprésente, elle est
assimilée et évacuée. Les moments de la mort sont présents dans la vie.
Le passage de la fin de l'adolescence à la naissance de l'adulte est un
évènement très proche d'un rite funéraire. Il signifie aussi renaissance.
On fête la vie qui continue finalement.

Dans ces sociétés il y avait une fonction de l'art, même si elle était détournée.
Aujourd'hui, l'art est trop souvent réduit à sa fonction de décoration.
Quand les gens entrent dans la galerie et voient les oeuvres d'Olivier, il se
passe quelque chose. «L'art se situe là.» Toi, artiste, tu utilises la peinture,
la sculpture et la performance, trois expressions qui apparaissent
différemment. Quelle est ton approche avec ces trois matériaux, à toi créateur ?

Il y a une spontanéité en peinture qu'il n'y a peut-être pas en sculpture.
Pour moi, un tableau est effectué souvent en un temps record ; c'est comme
une danse, il y a une gestuelle et ça ne dure jamais plus d'une heure, ou deux.
Neuf fois sur dix c'est nul, donc je déchire. Mais de temps en temps, un
accident apparaît, quelque chose qui m'a un peu dépassé, est sorti !
Cela s'est passé très vite.

Avec la sculpture, il y a le problème de la gravité. Il faut que cela tienne, alors,
c'est long et souvent laborieux. Heureusement, comme par réaction dans une
deuxième phase, je recouvre l'armature d'une pâte et là c'est comme un
cadeau, je suis comme un gosse, les mains dans une masse d'eau, je pétris
très vite la dernière «peau», car, là aussi, il faut chercher l'accident qui fera
émerger la forme enfouie.

Et la performance ?

La performance au Pannonica partait d'une série de sculptures faites dans des
bocaux, d'où l'idée de plonger mon propre corps dans un grand bocal ; je me
disais que cela devrait faire de belles images. Ce genre d'entreprise peut
paraître un peu folle et dérisoire, mais il me semble qu'à faire de l'absurde
volontairement, on peut faire surgir du sens ! C'est rigolo, non ?

Les performances touchent au registre du rituel et du sacrifice. Parfois, je me
dis que les sculptures sont des actes d'artistes timides qui jouent par
procuration. Ici, l'unité créateur-acteur constitue un théâtre de l'extrême :
«On dit que je serai moi». C'est une limite entre l'art et la vie et une drôle de
réflexion sur la notion de masques. Série de raptations vers la peau ultime.

Accueil



La grimace puante de la mort

Les statues décharnées d'Olivier de Sagazan ont des airs de cadavres
exhumés ou autopsiés. On y voit et on y respire la grimace puante de la mort.
Elles soulignent et installent sur un pied ce que l'on cache dans une tombe ou
l'on fait disparaître dans le four d'un crématorium. La mort est aussi et d'abord
un corps qui refroidit et se décompose, un visage qui s'estompe, des orbites
qui se creusent, une aubaine pour les asticots et les corbeaux.

Olivier de Sagazan nous ramène à cette réalité oubliée, son oeuvre nous
arrache à l'anesthésie générale et nous rappelle cette évidence : la mort existe
et sent mauvais, mais elle doit être regardée en face et son odeur donne, par
contraste, le goût et le parfum de la vie. «Qui ne connaît plus la mort, ne connaît
plus le plaisir. Imaginez que tout s'arrête dans une minute, le besoin de
communiquer et d'aimer devient extrême. Dès lors la mort n'est plus effrayante.
Shakespeare ruisselle de sang et regorge de plaisir», explique-t-il. Olivier de
Sagazan nous propose une variation, la sienne, de cette antienne vieille
comme le monde mais oubliée chaque jour. Ses statues et ses tableaux sont
ses Christ en croix, mais la résurrection qu'il nous suggère ne dépend que de
nous. C'est sa justesse et sa force.

D'autres ont tiré de cette fascination l'idée que la souffrance est nécessaire,
voire même belle, allant parfois jusqu'à faire de la mort elle-même une source
de plaisir.

La rédemption par la souffrance et le paradis post-mortem nous pourissent la
vie depuis 1997 ans. Des officiers nazis organisèrent dans un camp de
concentration un concours de photos sur l'instant de la mort. Pour prendre leurs
clichés, ils pendaient des jeunes femmes avec une corde à piano.

La représentation de la mort est nécessaire, indispensable, mais délicate.
Sa mise en scène peut être facilement pervertie. Il suffit de confondre l'idée dont
nous parle O. de Sagazan et la mort elle-même. La sienne ou celle des autres.

Victorien FAVREAU

Accueil



Balade entre deux O
À esprit libre, univers libre.
Koan

Venir en ce bas monde imprégnée de la présence puis de l'absence de sa jumelle, n'est pas, à priori, une épreuve des plus aisées. D'autant plus que, comme l'énonce Julia Kristeva: «L'acte amoureux est souvent l'occasion d'une telle réduplication, chaque partenaire devenant le double de l'autre»(1).

Peu importe qu'elle ait été entérée ou incinérée ; il n'en demeure pas moins que la douleur de la séparation subite avec un être aimé, avec laquelle, a fortiori, on a baigné dans les mêmes eaux, reste, au départ, la même : «Le chagrin serait ainsi le négatif de l'omnipotence, l'indice premier que l'autre m'échappe, mais que le moi, cependant, ne s'accepte pas abandonné...»(2)

J'ai ainsi vécu avec la mort dès l'enfance et le poème suivant de Charles Baudelaire illustre bien la crainte que j'ai pu éprouver enfant : ... J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou.

Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l'insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Etres ! (3)

Cependant, avec le temps, j'ai appris à : «apprivoiser le chagrin, ne pas fuir immédiatement la tristesse, mais la laisser quelque temps s'installer, s'épanouir même et ainsi seulement se vider...» (4) et, en la couchant sur le papier, à l'entrevoir sous un autre angle, comme celui-ci, par exemple :

Dans le vaste océan de la douleur,
Ne reste à la fin que ceci -
Par-dessus les vagues furieuses de l'océan de la douleur,
La lune brille sur une île flottante ;
De par un millier de pins
Le vent souffle et soupire. (5)

Grâce à elle, j'ai compris que la vie et la mort ne pouvaient être dissociées : «Et depuis que j'ai trouvé le chemin du mont Sokei, je sais que la naissance et la mort ne sont pas différentes.» (6)

Prenant conscience qu'à chaque instant elle pouvait apparaître et faire disparaître ceux auxquels on tenait et l'univers dans lequel on croyait exister pour l'éternité, tout en réalisant pertinemment que : «Les phénomènes de la vie peuvent être comparés à un rêve, un phantasme, une bulle d'air, une ombre, la rosée miroitante, la lueur de l'éclair, et ainsi doivent-ils être contemplés», (7) il s'avère, néanmoins, que le fait d'avoir été, très tôt, confrontée à la mort, cette autre facette de la vie et de moi-même, m'a permise, à travers les questions qu'elle soulève, de ne pas me faire perdre de vue l'essentiel.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle la soi-disante richesse matérielle ou la reconnaissance sociale, lorsqu'on ne vit que par rapport à elles, m'ont toujours parues quelque peu dérisoires parce qu'éphémères. Et comme le dit Kenneth White : «C'est cette force et cette ampleur qui manquent à l'homme moderne. Ballotté entre les bureaucraties et les cirques, entre l'ennui et la distraction, incapable de se retrouver dans une civilisation sans culture profonde qui s'efforce de combler, ou du moins de camoufler, son manque fondamental en faisant beaucoup de bruit, le citoyen fuit tout ce qui ressemble au vide, où il pourrait, peut-être, rencontrer et contempler son "visage originel", et se complaît, plus ou moins satisfait, mais jamais heureux, dans une médiocrité 'bien remplie'».(8)

Cette conscience de la vanité de toute existence tournée vers l'artifice a fait que, nombre de fois, j'ai préféré, aux discours superflus, les propos, par exemple, d'un Michel Serres :

╔aurais-je vraiment goûté la vie
si je n'avais fait qu'entendre ou parler,
le très précieux de ce que je sais reste
entaché de silence.
Non, le monde ni l'expérience,
ni la philosophie ni la mort
ne se laissent enfermer
au théâtre, dans le tribunal,
ni dans une leçon. (9)

et me laisser bercer par la mélodie subtile qui résonne dans l'univers :

Laisse tout, nous avons fait fausse route.
Commence par toi-même :
tu es musicien.
Tu peux changer toutes les vibrations
du monde en sons. (10)

C'est Mi Fou, le peintre/calligraphe qui disait, en contemplant le Mont Fuji : «la vie d'un véritable artiste est une longue extase». «Il frappe à la porte de tout ce qui est coloré, de tout ce qui résonne et chante, il secoue les feuillages des arbres et remonte le cours des eaux...» et, prenant conscience de son pouvoir, il s'écrie : «Je puis enclore l'infini de l'espace dans un pied carré de papier, et de mon coeur large d'un pouce je puis faire jaillir le déluge des eaux.» Ce «coeur large d'un pouce» est bien cet espace parfait où le «soleil et la lune partagent leur lumière». Il est le lieu intemporel où l'esprit, maître en magie, transforme le grand corps de la nature en un corps minuscule, mais vivant.»(11)

Depuis, d'autres morts ont suivi. Ainsi, par la force des choses, j'ai appris à vivre dans l'instant et savoir l'apprécier, en acceptant ce qu'on considère,dans l'intensité de la douleur, comme inacceptable.

De penser finalement comme J.M.G. Le Clézio : «Comme la mort est le parachèvement de la vie, ce qui lui donne forme et valeur, ce qui ferme sa boucle, de même le silence est l'aboutissement suprême du langage et de la conscience. Tout ce que l'on dit ou écrit, tout ce que l'on sait, c'est pour cela, pour cela vraiment : le silence.» (12)

Et, c'est au travers de ce silence dépouillé où «les voies du langage s'arrêtent, car il n'est ni passé, ni présent, ni futur,» qu'un jour on perçoit combien «L'esprit recueilli est le lieu de l'Éveil.» (13)

Jeannine PERRIN

1.Julia Kristeva, Soleil Noir, Dépression et Mélancolie.
2. Julia Kristeva, Soleil noir...
3. Charles Baudelaire, «Le Gouffre» in Les Fleurs du Mal.
4. Julia Kristeva, Soleil Noir...
5. Gazan, in L'art Zen de Stephen Addiss.
6. Maître Dogen, Shobogenzo.
7. Le Bouddha, in le Sutra Immuable, repris dans l'introduction au Bardo Thödol,
le Livre des Morts Tibétain.
8. Kenneth White, Une apocalypse tranquille.
9. Michel Serres, Les Cinq Sens.
10. Stockhausen, Texte zur Muzik, vol.III.
11. Nicole Vandier-Nicolas, Art et Sagesse en Chine, Mi Fou.
12. J.M.G. Le Clézio, L'Extase Matérielle.
13. Tch'an Zen, racines et floraisons, collection Hermès.

Accueil



Mort Illégitime

Dans nos sociétés occidentales la mort a perdu de sa légitimité. Jusqu'assez récemment la mort était un des trois moments importants de vie, avec la naissance et le mariage. Le mariage a connu le recul et les aléas que l'on sait avec un nouvel engouement cette dernière décennie. La naissance reste un événement mis en exergue malgré l'absence de plus en plus fréquente des cérémonies du baptême. La mort quand à elle, ne cesse de reculer.

La mort abolie : pour demain?

Les changements de modes de vie, d'alimentation, les progrès de la médecine ont permis une sensible augmentation de l'espérance de vie, accompagnée d'un retardement du vieillissement. Devenir père ou mère après quarante ans ne relève plus de l'anomalie et «Mourir avant l'âge» se fait à des âges de plus en plus avancés : les centenaires ne feront bientôt plus la première page des journaux même les plus locaux. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, au moment de la retraite, vers 60 ans, on était vieux. La retraite portait son nom, sentait le retrait de la vie, l'antichambre de la mort. Aujourd'hui la retraite, pour beaucoup, est le début d'une nouvelle vie physique, intellectuelle. Les couples qui se reforment à partir de cet âge là ne sont plus rares. La mort n'est plus envisagée comme imminente même si l'échéance se rapproche. Avec la cryogénie, certains sont allés jusqu'à suspendre cette mort (au moins dans le projet), dans l'attente d'une avancée définitive de la science des hommes.

La mort biologiquement a-normale.

Avec la vieillesse, la maladie permettait à la mort de se frayer un chemin dans nos vies. Mais la maladie n'est plus une fatalité, elle se soigne, se dépiste, on est vacciné contre. Avoir un cancer n'est plus synonyme de mort à brève échéance. Même le Sida, qui tue largement, laisse pointer l'espoir de la victoire de la science sur la maladie. Être malade, même gravement, n'autorise plus la mort à s'installer en pays conquis. La fatalité qu'elle représente n'a plus cours. Le scandale du sang contaminé est exemplaire à cet égard. La société a dû rendre compte de ces morts là. Les vivants ne les ont pas acceptées comme fatalité, il leur fallait les coupables. Si en France on attaque encore peu les médecins, il en va bien différemment aux états Unis : la mort y devient une faute professionnelle. La médecine n'est plus un art avec ses aléas mais se doit de devenir une science de plus en plus exacte. L'augmentation sans cesse croissante de sa technicité lui impose une obligation de résultats : la mort devient progressivement a-normale.

La mort socialement a-morale.

Paralèllement, elle devient socialement a-morale, elle n'est plus politiquement correcte. On est loin de l'importance sociale que représentait un mort dans une famille avec faire-parts, cérémonies et décorum afférents. Autour d'un mort, la vie était effervescente, elle était l'occasion d'un renforcement du lien familial, social. Dans notre société atomisée, à part pour quelques stars, nous n'avons plus de temps à consacrer à un mort. Il est de moins en moins question de processions vers un cimetière ou de veillées funèbres. Les corbillards sont des véhicules de plus en plus aseptisés où la mort perd de sa réalité. On finira peut-être par voir des enterrements à la Huxley niant simplement la mort et la douleur que représente la perte d'un être cher. Les seules morts qu'il paraît envisageable d'admettre - de loin - ce sont celles devenues virtuelles du journal de 20h00. Là, la mort a, à contrario, de plus en plus droit de cité même en direct mais déshumanisée par la distance du tube cathodique et la quotidienneté de sa représentation.

La mort seulement pour les autres.

Ainsi, la mort est devenue illégitime, physiquement, socialement, pour nos sociétés occidentales, dans l'exacte mesure où nous en exorcisons la puissance en la projetant sur d'autres, ailleurs, puisque nous ne pouvons pas, en définitive, l'éradiquer.

Marie Lise GALLON

Accueil



L'Art et la Mort

«C'est paradoxalement lorsque l'individu n'a pas peur de se défaire qu'il a plus de chances d'atteindre réellement ce qu'il est... Je tiens ces vacillements de l'être pour des moments féconds voire les instants les plus authentiques de l'inspiration», écrit Michel D'Muzan(1), psychanalyste et écrivain. Il considère comme allant de soi le phénomène de déconstruction, l'enjeu dans le processus créateur étant sans doute la peur de la mort psychique, de l'effondrement. Ces moments de vacillations qui ont quelque chose à voir avec le sentiment océanique, état de grâce si l'on veut, de perte des limites, de dédifférentiation qui peuvent, chez un sujet fragile, donner une impression d'expérience traumatique insurmontable.

Non sans contraintes, ni douleurs, l'artiste émergera de cet état qui lui est familier. En effet, devant l'¤uvre accomplie, achevée, il éprouvera souvent un plaisir extatique, si sa démarche est authentique et vraie.

L'artiste ne peut faire l'économie de cet «écartellement entre les interdits et l'exigence de vérité esthétique sans quoi l'oeuvre n'est qu'une fade production conformiste.»(2) Le conflit fondamental demeure la difficulté pour ce dernier, de s'effacer devant l'oeuvre. Il y a toujours oscillation entre le désir de plaire et la fidélité à soi-même. Certains artistes très doués sont empêchés de s'exprimer, d'agir ; leur inhibition venant d'un trop grand souci de plaire.

On conçoit que certains d'entre eux aient voulu échapper à ce piège en évacuant du discours pictural tous les affects susceptibles de séduire le spectateur. Ils produisent alors une oeuvre qui sacralise le déconstruit ou l'abject, pour pouvoir interroger différemment le regard de l'autre. Il oblige parfois le spectateur-acteur à interroger le processus de la mise en oeuvre et à participer ainsi à son achèvement. Il arrive même que le spectateur ait à surmonter l'effroi que provoque chez lui l'artiste, pour saisir le sens d'une oeuvre.

Pourtant, en exposant sans désir de plaire, l'artiste prend de grands risques, dont celui d'être rejeté dans une solitude et une impuissance totale. Toutefois, tenter de séduire sans véritablement s'exprimer, demeure une façon de renoncer à sa propre vérité.

Le Clan, l'École, peuvent servir momentanément de bouclier, publics fictifs qui exercent une censure, au lieu de libérer la spontanéité ; ils deviennent source d'angoisse sans jamais réduire ce dilemne. La spontanéité ne se confondant pas bien entendu, à la complaisance de soi et à l'absence d'esprit critique qui donneraient lieu à une oeuvre sans frein ni règle, décharge sans transformation possible.

La transformation situe l'artiste du côté de la vie hors de la répétition. Une aptitude de constante initiative permet de travailler, de progresser toujours sans jamais dévier, ni se lasser. L'artiste possède cette force devant l'oeuvre à accomplir, sorte d'énergie incitatrice et expansive.

La créativité tient donc à une disposition intérieure qui, par des conduites ritualisées, transforme, se renouvelle, au lieu de se figer dans des gestes répétitifs ; gestation continue d'où découle une oeuvre. Dès lors que l'artiste respecte cette exigence interne à sa nature, le résultat ne peut être que vrai. Ne possède-t-il pas cette capacité d'initiative et de constant renouvellement, qu'il soit en plein essor d'une oeuvre se faisant ou qu'il hiberne momentanément pour se modifier ? La tension dynamique est toujours présente ; il doit savoir attendre, juguler son angoisse, se nourrir de silence, pour se déployer par la suite dans une oeuvre.

Tout autre est la question de la représentation de la mort dans une oeuvre.

Elle relève, bien sûr, d'un pouvoir de transformation, de cette aptitude à aborder cette relation d'inconnu qui n'échappe à aucun des humains. Oeuvre souvent transgressive parce qu'elle lève des tabous ou révèle quelque chose d'intime, de privé.

Baudelaire a repéré combien la mort était présente chez Delacroix :

Tout, dans son oeuvre, n'est que désolation, massacres, incendies ; tout porte témoignage contre l'éternelle et incorrigible barbarie de l'homme. Les villes incendiées et fumantes, les victimes égorgées, les femmes violées, les enfants eux-mêmes jetés sous les pieds des chevaux ou sous le poignard des mères délirantes ; tout dans cette oeuvre, dis-je, ressemble à un hymne terrible composé en l'honneur de la fatalité et de l'irrémédiable douleur.

Vision.

Delacroix nous livre quelques éléments de son inspiration catastrophique qui lui ont valu tant de chefs d'oeuvres dont parmi eux : La Barque de Dante (1922), Le Massacre de Scio (1824), La mort de Sardanapale, L'exécution du Doge Marini Faliero (1827), l'Assassinat de l'Évêque de Liège (1827), Hamlet et Horatio au cimetière (1839), la Mort d'Ophélie (1844), Médée furieuse (1862)╔

Autant de représentations de la mort que les expressionnistes allemands ne peuvent que lui envier dans la figuration qu'il en donne. Traduire l'impensable, l'innommable vient de cette capacité de l'artiste à surmonter des expériences traumatiques par un travail d'intériorisation, de maturation qui l'incite à transformer en oeuvre d'art ce qui est de l'ordre de l'invisible, de l'abject ou du redoutable.

Delacroix écrit : «A trois ans, j'avais été pendu, brûlé, noyé, empoisonné, étranglé... Il m'arriva une suite d'épreuves singulières, poursuit-il, : je fus successivement brûlé dans mon lit, noyé à moitié en tombant dans la mer, empoisonné avec du vert-de-gris, pendu par le cou avec une vraie corde et presque étranglé par une grappe de raisins. (3) (propos recueillis auprès de Th. Silvestre).

En relisant le Journal de Delacroix (4), certains y verront un modèle de travail de la sublimation : un traumatisme infantile se rejoue sur une autre scène et devient oeuvre d'art.

Hélène BOURGEAU


1. Michel D'Muzan, De l'art à la mort, itinéraire psychanalytique. Gallimard, 1997
2. idem
3. Yves Florenne, Delacroix, les plus belles pages. Mercure de France, 1963.
4. Eugène Delacroix Journal 1822-1863, préface d'Hubert Damish. Réédition en 1966 chez Plon.

Accueil



TOMBEAU DE MON GRAND-PÈRE

Le ciel plein de nuages arrive du sud-ouest
avec dans ses sacoches des vapeurs de vin nouveau
comme arrivait parfois sur sa mobylette
trempé par les averses de l'automne
fourbu mais accueilli comme un héros
roi mage à l'auréole de poussière

un frère cadet de mon grand-père établi pas très loin
de Cognac (juste après la première guerre, la branche
paternelle de la famille, pour échapper à la misère
vendéenne et trouver un peu d'air hors d'un pays où
les pressions conjuguées des hobereaux et des curés
courbaient trop bas la ligne d'horizon, déménagea
avec meubles, bêtes et outils du côté des Charentes.
Au début du siècle, à la suite de l'épidémie de phylloxéra
qui avait ravagé les vignes, la terre caillouteuse
ne valait plus rien là-bas

légende alors (bien plus tard je lirais l'Énéide)
d'un pays de Cocagne
la lignée refondée à neuf
en une maison de pierre sèche à étage
une maison où être enfin son maître
et à l'ombre d'un chai jouxtant la grange
des jours prospères et des plaisirs païens
sous un ciel que la tuile romaine
fait sourire plus qu'à l'ordinaire)

je suis venu au cimetière
pour le rituel des chrysanthèmes
un pot dans chaque bras
car mon grand-père et ma grand-mère
qui ne s'entendaient guère
continuent à faire chambre à part dans l'éternité

de loin le vaste damier des dalles en marbre
fait penser aux châssis jadis alignés à perte de vue
dans les tenues maraîchères qui abondaient
en ce coin de la banlieue nantaise
sous verre on y hâtait
le mûrissage des melons primeurs

sous le marbre évidemment
il n'y a plus rien à faire mûrir
sinon peut-être des souvenirs
je m'y emploie justement
songeant à ces châssis qu'au jardin
nous aidions grand-père à déplacer avec précaution
car il fallait veiller à ne pas trop
chahuter les nuages qui s'y miraient
sous peine de les voir se briser et frémir
sous les jurons l'épaisse moustache blanche
qui elle aussi s'y reflétait

je n'ai pas eu trop de mal à retrouver sa tombe
quelques thuyas montent la garde
aux côtés de l'ancien de Verdun
et son chevet s'adosse à un terrain
que je connais bien pour l'avoir maintes fois
arpenté jadis à la saison des vendanges
(en effet, avant que la ville ne l'exproprie pour agrandir
le cimetière, mon grand-père possédait là une vigne.
Travaillant de nuit à la gare, il pouvait dans la journée lui
consacrer tous ses soins, comme s'il avait voulu
préparer le terrain)

inutile de trop s'attarder
à des méditations moroses
je crois qu'il m'aurait invité plutôt
à descendre vers les bords de Loire
que l'on devine à l'horizon
me conseillant un restaurant
réputé pour sa lamproie au beurre blanc
je prendrai avec une bouteille de gros plant
je la boirai à sa mémoire
tandis que passera peut-être au loin
sur le pont de la Vendée l'express de Bordeaux

il se sera excusé de ne pouvoir me suivre
ayant dû malgré lui quitter trop tôt la retraite
repartir dans la nuit des trois-huit
pour y emménager sans retour
n'aiguillant même plus désormais les trains de nuages
en provenance des Charentes
que sa tombe fugitivement reflète

je rentrerai tranquillement vers Nantes
en empruntant les ponts
les bras de Loire seront gonflés par les pluies
d'automne et couleront épais comme un vin nouveau
moi un peu échauffé j'inventerai des vers
en libation offerts à nos dieux lares
dont il me plaît de faire semblant de croire
qu'ils planent avec les mouettes
au-dessus du fleuve, affectueusement.

Jean-Claude PINSON
poème extrait de Laïus au bord de l'eau

Accueil



Passages

«En ce soir de Noël, Fanch ar Floch, le forgeron, doit achever de ferrer une paire de roue. Sa femme lui fait promettre de la rejoindre à la messe de minuit avant l'élévation. Mais, tellement absorbé par son ouvrage, l'artisan n'entend pas les cloches. Un homme, portant une large cape, s'adresse alors à lui : «J'ai besoin que vous fixiez un clou à ma faux». Fanch exécute ce travail et pour tout paiement, l'homme lui apprend qu'il est l'Ankou, et que sa faux est celle de la mort. Avant l'aube, Fanch rendit l'âme. En Bretagne, la mort n'est pas la fin de l'être, mais la simple rencontre avec l'Ankou.»

Légende du Pays Breton. L'Ankou (bretonish : der Tod)

Belle et simple rencontre avant l'aube. L'Ankou te demande de fixer un clou à sa faux et tu disparais des demeures des hommes.

Ton nom pourrait être celui du forgeron Fan ar Floch', l'espace d'une mort.

Incitation à la légende, à la fête des fantastiques.

Mais depuis deux de ces années qui viennent de passer elles aussi, il y a eu trop de morts -au nombre de 7- trop de connivences avec l'Ankou...

Il y a abus de morts autour de soi, parfois. Il y a aussi de ces repères un peu usés, de ces «Partir, c'est mourir un peu...»

Il n'est hélas plus temps de vous demander de ne pas mourir beaucoup, de vous murmurer de ne partir qu'un peu ?

Ces départs définitifs tranchent la vie, filtrent l'insidieux, distillent l'amertume «à la quai de gare sans terminus», creusent un sillon à la faux sur lequel courent les «pourquoi-comment-quand la mort». Ils y dansent sans vergogne et forgent de drôles de grimaces. Je ne dessine pas les visages.

La sinistre horloge de Baudelaire à toutes raisons d'accélérer les rythmes du temps et je commence à comprendre que je deviens la zombie de mes mortes amours - je danse dans les noirs - scander est malaise.

Il se fait un peu trop pleurs du dedans, et puis, d'ailleurs, je ne vous nommerai point. Vous êtes tous 7 à «ricamoucher», à passer sous les arches du non-temps, là-bas, où ? A cause de cela, j'ai perdu quelques pas et quelques mesures dans mes chemins de vie.

Vous ne me hantez point, vous passez et repassez, tout à fait sans hasards, là et quand ensemble nos souvenirs...

Mais puisque chemins, traces et passages, alors lignes, traits, traversées. Nouveaux cadrages, nouvelles peintures. Inévitablement, vous m'avez offert d'autres parcours, d'autres questions, d'autres nuances et surfaces à «accomplir».

Je les puise douloureusement encore à vos «siennes de terres» et «grises cendres», autour de vos arbres et espaces choisis. Je vous fais serment de tenter les impossibles oeuvres qui habitent vos rêves inaccessibles aux nôtres terriens de vivre avec vous, au-delà de vous.

Nous ne sommes pas si éloignés au point d'oublier que j'ai écrit quelques unes de mes lignes destinées, grâce à vous ! Je marche devant et mer sur le flanc.

Aujourd'hui, en Avril celtitude, je prends la lumière, le vent d'ici et joue en équilibre sur le spectre des couleurs...

Anne PASQUIER

Accueil



Le village Komé...Jours et nuits...

Petit village de fiers guerriers musiciens,
Komé s'apprête à plonger dans le monde rituel des nuits équatoriales.
La lumière du jour, tamisée par les feuilles de baobab,
laisse encore quelques heures aux vieillards pour palabrer sur la place du village.

On entend au loin le brouhaha de la foule,
le tout rythmé par les sons des gongs et tam-tam.
La nuit approche sur le village...
Au loin on aperçoit le soleil amoureux, qui parle tout bas aux feuilles de palmiers,
et dessinant à l'horizon les silhouettes des lieux sacrés.
Les oiseaux regagnent leurs nids, offrant aux villageois un tout dernier concert...

La nuit s'étend sur le village...
Soudain...
Tout frémit lorsqu'une voix s'éleva au lointain, celle du vieux griot Zamba et son tambour.
Dans la nuit noire Zamba chante et s'approche à petits pas des lieux sacrés, lieu mystère...
Envoûtant par ses chants rituels et mélodieux les corps et âmes des villageois.

C'est l'heure du conte, l'heure du Toli Toli... Histoire Histoire.
«... Monsieur le Palmier ! Monsieur le Palmier ! c'est moi, cria Zamba.
C'est moi le fils du village, je suis là ce soir, avec mon copain KOKOLIBRI la calebasse.
Nous sommes venus te voir une fois de plus ce soir,
pour notre rendez-vous désormais quotidien :
celui de puiser dans ta saveur sacrée, une source d'inspiration pour tes enfants... »
Et la nuit s'étend sur le village...

d'après «soir au village» (roman qui va bientôt voir le jour) de Marcel DAYAWA



Courrier des lecteurs


« J'ai lu avec beaucoup d'intérêt le Cahier n°2 du Rayon Vert et je trouve l'ensemble
d'une bonne qualité, propice à enrichir et nourrir nos réflexions ou sentiments.

En effet, je pense que depuis pas mal d'années on a cessé de «réflechir» sur le
«SENS» des expressions artistiques pour uniquement privilégier la médiatisation,
la fête, le plaisir et l'évènement. Tous des éléments qui ne sont pas bien propices
pour la forme archaïque de la peinture et de la sculpture.

Alors, je pense, avec cette édition du Rayon Vert, que vous remettez en marche un outil
indispensable pour interroger le SENS de l'ART pour notre fin de siècle, et sa société.»

E. RAUTENSTRAUCH

Accueil