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Les Cahiers du Rayon vert sont édités par l'association "Le Rayon vert" Directrice de la publication : Cécile Nivet.
Equipe de rédaction: Dominique et Odile Bouchard, Marie Colin, Victorien Favreau, Florence Gilbert, Cécile Nivet, Jeannine Perrin, Yvon Rousseau.


Galerie Le Rayon vert :
13, avenue Sainte-Anne,
44100 Nantes.
Tel. 02.40.71.88.27
Ouvert du mercredi au vendredi 15h-19h ; le samedi 11h-13h et 15h-19h; le dimanche 11h-13h




Art et nature N°4 - nov 1997

R E N C O N T R E
 
Combien de relations passionnelles entre eux ! Si l'on regarde un peu
l'histoire de l'art, leurs liens houleux durent depuis belle lurette ; tantôt se
tournant le dos tantôt s'embrassant fébrilement, ils nous entraînent, sans en
avoir l'air, jusqu'à l'art dit «contemporain».Tandis que l'un fait le beau ou
l'intello, l'autre accuse son immédiateté et dédaigne de s'expliquer.
Quoiqu'il arrive le silence est d'or pour rencontrer la nature, mais l'art,
humain trop humain, cherche toujours à justifier sa présence et le prix
de son existence !
En invitant un artiste «naturaliste» à exposer à la galerie, nous avons
considérél'intérêt certain de cette démarche et sa singularité de nos jours.
La force du travail de Denis Clavreul, sa formation de scientifique et son
rapport étrange à l'art d'aujourd'hui, nous ont captivés. Ainsi, la «causerie» sur
la relation «art et nature» nous a conduit à une réflexion des plus
fondamentales autour de l'art de notre époque et nous aimerions, avec ce
cahier n° 4, vous inviter à nous rejoindre.

Cécile NIVET

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Tendu
comme l'arc
l'oiseau
qu'L
habite
se pose
sur la flèche.

Ailes déployées
il guette la brise
qui doit le conduire
au coeur même
du choeur.

Repos
de l'aigle ermite
en
L.

Jeannine PERRIN





«Non seulement il faut passer beaucoup de temps à observer l'animal avant de pouvoir dire ce qu'il fait mais il faut aussi beaucoup de temps avant d'apprendre à bien l'observer.»

Harry Holstun Lopez in Artic Dreams








«Le fait de dessiner peut être comparé au déploiement d'un mystère - une recherche pour saisir la véritable nature et la signification même d'un objet.»

John Bushy in Drawing Birds















«Le crayon capture ; il trace, danse, caresse la feuille ; il court après le temps et les émotions perdues.»
Denis CLAVREUL






 

Bassins
craquelés
refuges
des bécassine
des pluvier dorés
des gravelots à collier

fonds argileux
modelés
par les rayons
ventés
réservoirs
qui réfléchisent
la danse
d'une gestuelle
dépouillée
de superflu


où les cristaux
naissent
les masques
façonnés
par
les hommes
n'ont pas lieu
d'être.

Jeannine PERRIN
































«Au départ, il y a toujours un fait de nature, un point de départ figuratif qui, transposé dans un rythme intérieur, semble commander au dessin ; perception d'un mouvement naturel rendu par le délié du poignet et la rapidité du geste.»

Jean DEGOTTEX











«Au-delà de ce qui peut sembler anecdotique, il y a ces instants concentrés qui changent ma façon de vivre.»
D Clavreul

 




«Chacune de mes images est le fruit d'un long désir, de courses, d'affûts,
de beaucoup de rêves...
J'attends de la nature des images toujours imprévues, quoique désirées,
pressenties, reconnues. Certains écrivent sous la dictée de leur inconscient.
Je le fais sous celle de la nature. Elle radote beaucoup moins.»

Robert HAINARD, artiste suisse



Paroles de Denis Clavreul

Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours intéressé à la nature et au dessin. Mais ce n'est qu'à l'âge de vingt ans, alors que j'étudiais la biologie et l'écologie à la faculté, que j'ai songé à combiner ces deux passions.

J'ai commencé par accumuler des croquis de terrain : je dessinais des animaux, des oiseaux surtout, mais ce qui était derrière ou autour du sujet m'importait peu, quelques lignes suffisant à suggérer une branche ou une vague. Seuls m'intéressaient la posture ou le mouvement de l'animal.

Depuis quelques années, mon travail peut faire croire que j'abandonne les animaux au profit des paysages et des gens qui les habitent. Cette évolution traduit en fait le besoin d'appréhender la nature de façon plus globale, de prendre quelques distances par rapport au caractère anecdotique des scènes naturalistes observées
si passionnantes soient-elles de découvrir des sujets et des techniques nouvelles (avec tout ce que cela peut avoir de revitalisant pour les thèmes déjà abordés).

L'envie d'exprimer des choses plus personnelles et de communiquer avec un plus grand nombre de gens est un souci réel et nouveau. Mais le fait d'être de plus en plus à l'écoute de soi-même suppose de ne pas se soucier de ce qu'en penseront "les autres" ; il faut assumer ce paradoxe. Sans doute suis-je devenu plus exigeant sans bien savoir ce que cela veut dire quant à la nécessaire émotion qui déclenche l'envie de dessiner et de peindre ; cette sensation de vie intense qui permet de mûrir (un peu) le temps d'un instant.

Mais le risque est grand, dans cette remise en question perpétuelle, de perdre une certaine spontanéité et de se prendre au sérieux. L'observation de la nature m'aide à garder l'enthousiasme de l'enfance. Les formes animales sont imprévisibles ; les lumières et les saisons modifient sans cesse les conditions d'observation : tout cela oblige à être le plus "vrai", le plus "neuf" possible comme l'a si bien exprimé Robert Hainard. J'ai besoin de ces instants concentrés, difficiles et parfois douloureux car ils me font prendre conscience de mes limites. La vie sauvage reste une source d'inspiration primordiale, un univers sensuel très stimulant, indispensable à mon équilibre.

Denis CLAVREUL

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«Le lièvre blanc apparaît juste au dessus du refuge,
irréel sur le neige, se détache devant un rocher puis s'évanouit
sans un bruit. Il y a la joie de voir l'animal que j'espérais à peine.
Il y a la beauté de la scène, les lignes épurées par la nuit,
le silence, le froid, l'isolement dans la montagne, puis le besoin
impérieux de dessiner, tenter de retranscrire ces émotions.
Faire une image, pour moi, et essayer de faire passer un peu
de ma passion pour la nature à ceux qui la verront.»

Jean CHEVALLIER artiste et naturaliste.



Notes de terrain (extraits) :

Corse, 2 mai 1995.
Le delta de l'Ostriconi, pittoresque mais si difficile à peindre ; paysage trop chargé d'anecdotes : petit pont de bois, troupeau de vaches au bord de la rivière, montagne rouge. Le regard s'y perd à vouloir tout prendre !

4 mai, forêt de Pinia (presqu'entièrement ravagée par les flammes)
Les lignes sombres des troncs dominent ma vision du sous-bois. Pour jouer, «j'élimine» ces verticales. Ce qui semblait terne apparaît peu à peu comme une grande mosaïque délicatement colorée.

Au-delà de ce qui peut sembler anecdotique, il y a ces instants concentrés qui changent ma façon de vivre. L'hirondelle de rivage n'est plus seulement un oiseau gracieux, passionnant à observer ; elle devient le trait d'union fragile entre la réalité palpable, organisée et mon imaginaire ; elle est l'oiseau migrateur si présent et diffus à la fois, reliant la Loire à l'Afrique ; elle est un symbole vivant de l'unité du monde.

J'aime être surpris ; j'ai besoin de me surprendre moi-même. La nature, si complexe, imprévisible, parfois dangereuse, me permet tout cela ; le plaisir y est souvent solitaire, plus intense qu'ailleurs ; il est difficile d'en parler simplement.

L'observation de la nature est d'abord pour moi un acte de connaissance, de reconnaissance aussi. A priori, ce qui s'y passe ne me regarde pas, mais je m'en nourris. Une fois à l'affût, disponible, curieux, je m'y sens prédateur ; cela prend du temps et de l'énergie, mais c'est délicieux. Instants concentrés, tensions jubilatoires. Mises-à-nu : je m'expose à la banalité de mon regard.

J'aime dessiner et peindre dans la nature pour décrire un plumage, la structure d'une écorce ou les proportions d'une patte, pour exprimer (en trichant le moins possible) la résonnance subtile des couleurs, le plus souvent pour saisir un mouvement, une attitude inconnue l'énergie d'un paysage. Le crayon capture ; il trace, danse, caresse la feuille ; il court après le temps et les émotions perdues.

Denis CLAVREUL

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«Belle-Isle, été 1947.

Les cailloux, les coquillages sur les plages,... les remous, au large les brumes, le soleil, le ciel... Dans les galets, dans les morceaux de verre des bouteilles brisées, polis par le va-et-vient rythmé des vagues, je suis certain de reconnaître la géométrie interne de la nature. .../... Désormais, cette forme ovoïde épurée signifiera dans toutes mes ¤uvres de cette période, le sentiment océanique. .../... Je ne peux admettre un monde intérieur et un autre, extérieur, à part. .../... C'est à partir d'un unique milieu tourbillonnant que se différencient les choses et les êtres, l'homme même, avec un aspect tantôt matériel, tantôt ondulatoire, ou, si vous préférez avec un aspect tantôt physique, tantôt psychique. Les langages de l'esprit ne sont que les supervibrations de la grande nature physique.»

Victor VASARELY



Le paysage n'existe pas, il faut l'inventer.

"Pour que se constitue un paysage, en dehors d'une approche esthétique délibérée, consciente, il faut une situation de manque ou d'occultation développant l'imaginaire. La fenêtre est la forme la plus présente et la plus caractérisée de cette situation ; elle cache et du même coup montre, stimule l'imaginaire et introduit en même temps par le cadrage les verticales et les horizontales, les premiers signes d'une construction mentale. Le bâti intervient comme mise en forme, géométrisation de la nature informe et oppressante. La ville, la maison, cachent une partie du paysage et introduisent dans l'extraordinaire complexité de la nature la marque humaine."

CUECO

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L'ondulance prairiale

Dans la lueur vacillante des torches, jaillissent les troupeaux de Sienne et d'ocres fixés en témoignage pour un long temps. L'homme premier, témoin de la mouvance des bêtes libres, l'être rempli de ses regards posés sur la beauté du monde, livre à l'homme "moderne" ses fascinantes galeries d'art de temps immémoriaux, et nous nous surprenons, rêveurs à l'imagination fertile en route pour des migrations lointaines chasseresses ou "chamaniques"...

Ce sont les grands espaces des Sioux ou Cheyennes ou Kiowas ou Mohawks, fantastiques étendues aux ciels bleutés, changeants, rougeoyants, luminescents, où seuls règnent les aigles ou les vautours tournoyant, brisant parfois l'azur d'un cri strident.

Loin, sous leurs ailes immenses, un fleuve de bisons bruns et fauves, paisibles ou remuants, au garrot lourd de chair... Aussi les sons... Les appels maternels, les voix fortes et protectrices des grands mâles, les cris joyeux et brefs des jeunes veaux du printemps. Ici l'humus, l'ondulance prairiale, les terres remuées du sabot et des cornes, les corps renversés, grattées de sol, courses, muscles, reflets, mais aussi amours, tendresse, protection. Le regard de l'homme s'est posé sur la lente errance des bêtes, il en a frémi je crois devant l'inestimable beauté de ces libres mouvances, serein, songeur et fier...

Sous le plombant soleil de l'immense Afrique, un somptueux bestiaire repose ses corps lourds dans l'ombre légère de trop rares épineux et sieste son attente de l'heure liquide, quand il fait bon glisser les membres à la rive des étangs en une sorte de trêve, d'alliance, d'arche retrouvée et saluer encore par quelques cris le bonheur de l'eau, comme une symbolique...

C'est un jour d'enfance extraordinaire, en septembre, tout de vignes flamboyantes et de raisins sucrés ; le soleil déjà haut pousse les travailleurs fatigués vers le réconfort de la table et de l'ombre quand tout à coup des voix, des cris, jurons, bousculades et deux bêtes... deux bêtes immenses surgies d'on ne sait où, deux grands cerfs soufflant, mouillés, crottés, franchissent le fossé en une sorte de vol, passent le pré, atteignent vite l'étang, s'y projettent en une bruyante énorme gerbe d'eau vif argent, nagent facilement cent bons mètres avant de reprendre pied, s'ébrouent et disparaissent, happés sous la noirceur des frênes... Puis, plus rien, le silence, profond silence qui nous surprend, troupe d'humains hébétés qui soudainement rayonne, superbe d'un commun sourire, d'une joie pleine et pure, partagée, comme si tous ressuscitaient le fabuleux héritage de communions scellées...

Paysan, j'ai la chance, encore en septembre, à la toute première pointe d'un jour neuf, de marcher aux côtés d'un frère Indien, Massaïs, Aborigène : un terrien, humble et doux, prévenant, discret, silencieux, attentif (quand tout autour, la vie des hommes ne semble plus que pétarades, câbles, robots, mesquineries...). Denis Clavreul, artiste, pose sur les derniers animaux libres de la planète TERRE, son regard d'homme libre et l'illustre de la plus authentique manière.

MAX

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L'oeil affamé


Le temps est un facteur essentiel. Du temps pour flâner, pour s'asseoir quelque part en attendant que quelque chose se passe. Le temps, divisé en jours, en heures. Du temps passé à anticiper, souvent sans que rien d'important ne se produise.

Mais vous attendez. Et plus vous attendez et plus votre perception de l'environnement dans lequel vous vous trouvez s'accroît. En fait, il se passe beaucoup plus que ce que vos yeux enregistrent à première vue. Des sons vous pénètrent comme celui d'un chien qui aboie au loin ou encore le bruissement des ailes semblable à celui du papier froisséproduit par un vol de corbeaux au-dessus de votre tête. Quant aux sons plus proches, ils accentuent la venue du crépuscule. Le craquement sec d'une brindille contre un tronc ; une cascade de sons vous envahit lorsque vous vous levez, comme celui de vos rotules qui craquent ou encore celui de votre pliant qui pousse un gémissement de protestation lorsque vous vous y enfoncez de nouveau. Et, vous attendez.

L'animal que vous escomptiez tant voir se manifeste mais de manière estompée. Vous voilà bel et bien obligé de sans cesse reconstruire mentalement l'image, de peur de l'oublier. Vous commencez alors à dessiner et le bruit du crayon qui trace sur le papier couvre tous les autres sons.

« Eh bien, on dirait que cela ne marche pas comme tu veux ? », s'enquiert ma compagne, venue m'accompagner pour une journée d'esquisses effectuées en plein air. Baissant les yeux sur mon carnet de croquis posé sur mes genoux, elle sourcille en voyant les fragments d'esquisses d'un héron. Alors, pour m'encourager, elle m'enlace tout en me jetant un regard qui se veut joyeux.

«Je me débrouille bien,» pensai-je en moi-même.

Le travail effectué pendant cette période initiale de création est rarement compris par l'observateur moyen. Il n'y voit que des pages remplies d'une multitude de silhouettes et de notes jetées à la hâte, le tout faisant davantage penser au schéma d'une machine démontée comme l'on en trouve dans un manuel technique plutôt qu'à une représentation cohérente des choses observées.

En fait, de tels fragments de dessins sont essentiels pour l'artiste qui dessine des animaux en liberté. Ils l'aident à rassembler ses idées et lui servent dans sa quête de l'essentiel. Peut-être est-ce justement au travers de ces traits et de ces taches que l'énergie impalpable de l'animal est au mieux saisie.

Un peintre animaliste est obligé de suivre et de comprendre la vie même de ceux qu'il a choisi de peindre ; dans sa recherche d'animaux vivant à l'état sauvage, il n'hésite pas à voyager aux quatre coins du monde. Elle ou lui est aussi poussé par le désir de rendre compte de ce qu'il appris sur cette nature sauvage transposant cette connaissance à l'art et de la partager avec d'autres. Car, pour lui, justement, l'obtention d'une meilleure compréhension est le but ultime.

En effet, le fait de dessiner d'après nature vous aide à mieux comprendre. Mais avant de pouvoir commencer à tracer des esquisses, il faut être capable de voir. Il faut aussi de la chance, trouver votre sujet et ensuite l'observer et cela pendant longtemps.

Puis, vous vous mettez à la tâche plus ou moins dictée par ce qui se présente sous vos yeux ; s'il s'agit d'un oiseau, peut-être souhaitez-vous saisir le mouvement de ses ailes en plein vol ou alors, s'il s'agit d'un ours polaire, ce sera la manière dont il repose ses énormes pattes poilues. Au fur et à mesure que votre main se meut sur la page de votre cahier de croquis, une transmutation de la réalité s'opère par le biais d'un processus complexe : vos yeux, avides de recueillir des informations, s'alignent sur votre main, qui cherche sans cesse à capter l'essence même du mouvement, de la forme et de la lumière. En dessinant, vous commencez à combler les espaces blancs qui existent dans votre tête.

En effet, lors de ces rencontres avec des animaux sauvages, on éprouve souvent une impression de mystère. Ce moment est chargé d'émotion. L'idée de comprendre ce qui a été vu et ressenti stimule l'artiste et c'est essentiellement, à cet instant précis, que le processus créateur intervient.

Une bonne dose d'observation,de patience, d'attente, de dévouement et une sensibilité à l'interrelation de tout ce qui est sauvage. Et une envie irrésistible de participer au tout.

Des mots souvent usités comme «tout proche» ou «comprendre» révèlent le besoin de se rapprocher de l'animal au maximum. Les peintres animalistes désirent ardemment être en relation intime avec leur sujet ; l'intimité engendre la compréhension et cette dernière génère la conscience de la signification même et la vulnérabilité du sujet.

Il y a plusieurs siècles, le peintre pouvait travailler sur ses tableaux en se disant qu'après sa disparition ses ¤uvres continueraient à exister. De nos jours, force est de constater que si nous n'agissons pas immédiatement, en allant tout de suite à l'essentiel, tout peut disparaître, sous nos yeux mêmes.

Le résultat de nos efforts, les dessins et les peintures, représentent plus qu'un instant fidèlement enregistré. En effet, le processus de création implique le fait, justement, que ce qui ne peut être capturé est saisi et ce qui ne peut être répété est répété ; dès qu'un spectateur pose ses yeux sur un tableau, le passé est lié au présent et à l'avenir. Il stimule son cerveau, sa mémoire et son imagination et évoque des lieux et des évènements qui ont jadis appartenu au passé ou qui n'ont jamais peut-être même existé.

Voilà le paradoxe même de tout oeuvre d'art non-abstraite : à la fois une main-mise sur le passé et un adieu à ce même passé.


Robin D'ARCY SHILLCOCK est australien. Il a été élevé en Inde, au Guatemala et en Australie. Il y a plus de vingt ans, il a déménagé aux Pays-Bas, où il a étudié l'histoire de l'art et la peinture aux Beaux-Arts de Groningen.

En tant qu'artiste il a beaucoup exposé en Europe, aux États-Unis et au Canada. Il est co-auteur de deux livres et en est l'auteur de deux, Portrait d'un marais vivant (1993) et Pintores de la Naturaleza (1997). Il a participé à des revues ornithologiques et littéraires ayant plus particulièrement trait à la nature et à l'art, à caractère international. Il voyage beaucoup dans l'extrême Nord mais réside à Groningen où il travaille en tant qu'artiste et écrivain professionnels.

Traduction : Jeannine PERRIN

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«La nature est pour moi un principe. Elle est l'Autre. J'ai un besoin profond de me confier à quelque chose hors de moi-même, de contempler, d'adorer. Cette adoration ne va pas jusqu'au désir de se confondre avec son objet. Car il ne serait plus l'autre. Je lui suis reconnaissant de me donner une conscience plus vive de moi-même...

La peinture d'après nature n'est pas possession mais exercice de possession. Travailler d'après nature, c'est l'aveu qu'on ne sait pas voir, mais le meilleur moyen d'apprendre à voir. Le travail d'après nature et le travail de mémoire se combinent en toutes proportions. (.../...) Mes images ne sont pas réalistes au sens d'une conformité absolue, scientifique avec le réel. Elles le sont par une volonté d'abord désespérée, ensuite apaisée, mais tendue, de conformité. J'ai vu l'animal, j'ai été bouleversé par sa liberté, l'imprévu de son mouvement. Je l'ai tracé sur une feuille de papier, que j'ai remise dans ma poche en me disant : comme c'est conventionnel, comme c'était plus vivant et plus beau ! Mais je le retrouverai en travaillant.»

Robert HAINARD



Une expérience «naturaliste»

Ce fut une expérience troublante lorsqu'un groupe de peintres naturalistes m'invitèrent à les rejoindre pour un travail sur l'estuaire de la Loire ; innocente, j'acceptai tout de suite. Au premier jour de notre installation à Bois-Joubert, noyée dans le charme propre à ces lieux de marais, dans le petit matin d'un automne humide, j'émis mes premiers bougonnements rebelles : « la nature n'a que faire de nos artifices ! » ; face aux regards innocents des naturalistes, me sentant soudain redevable de quelques justifications rationnelles, je les invectivai : « la transparence de cette lumière appartient à l'immatériel ! l'immensité du ciel se rit bien de l'étroitesse de nos tableaux de chevalet, la nature n'est pas un sujet pour la peinture ! »

Les jours suivants, il pleuvait encore ; la nature était fort belle en effet, mais un peu inhospitalière à mon goût. Chaussés de bottes de 7 lieux, la mine rose et réjouie, les vrais amoureux de Nature n'hésitent pas à sortir pour une ou deux trompes d'eau de plus, et les voilà glapissant dans la lande boueuse comme des enfants insolents !

En bonne fille du Berry profond, je supportais mal de me retrouver empotée dans mes petits souliers comme une citadine de la dernière pluie,et ainsi crus bon, pour conjurer leurs regards radieux, de leur offrir une petite leçon en termes fièvreusement désenchantés : «Ignorez-vous la sueur de nos ancêtres ? La cruauté des chacals devant les brebis égarées ? Le désespoir du jardinier devant les ronces intraitables ? C'est une sacrée sauvage sanguinaire votre déesse-nature ! »

J'éprouvais, dans ma triste solitude de peintre ' non- naturaliste', un sentiment de défense qui me raccrochait soudain, moi aussi, à un clan : «Il faut être 'un rat des villes' pour rester ainsi béat, assis des heures dans l'herbe humide ! » et, grommelant dans ma barbe, en m'éloignant, ajoutais-je en moi-même : «Nous, enfants de paysans, ne contemplons pas les paysages ainsi, nous n'avons pas ce regard extérieur qui prend la nature pour objet : elle est la vie en nous ! le souffle de notre naissance ; au milieu des bois et des champs, c'est là que nos sens se sont ouverts ; pourquoi donner à l'¤il tant de privilèges ? Le sage petit paysage aquarellé, accroché au salon du bourgeois parisien, ne correspond en rien aux bonheurs de nos promenades enivrantes.

Trève de mauvais esprit, je me retrouvai, le lendemain, en pleine forme, debout, sous un doux et pâle soleil, devant le lac de Grand-Lieu désert ; près de moi David, Jean et Lisa avaient dejà sorti depuis longtemps leur matériel professionnel : jumelles et longues-vues par devant. Denis commentait quelque chose sur la vie du lac. Les mains dans les poches, un peu crispée, j'observais sagement. Le lac respirait à peine, une petite bise claquait délicatement nos joues, l'espace s'ouvrait sur l'étendue d'eau et de ciel, que contenait par les côtés un grand désordre de broussailles et d'arbres imbriqués ; de l'énorme masse fluide et frémissante montaient des odeurs de terre et de feuilles mortes ; les reflets, la transparence, la multitude de lignes et de matières, les sensations du vent et les images superposées agitaient mon regard avide.

Comment dessiner tout cela ? Tranquilles et organisés, mes amis naturalistes étaient depuis belle lurette à l'oeuvre, carnets de croquis et crayons en mains; ils citaient, complices, des noms d'oiseaux malicieux, que je cherchais ardemment à capter à leur rythme. Désespérée, j'eus soudain encore un peu plus froid. Mon voisin, humain après tout (est-ce si naturel ? ) m'offrit sa paire de jumelles : l'image effrayante d'un monde géant, désespérément liquide et flou, explosa sans prévenir devant moi. En réglant maladroitement la netteté, j'attrapai le mal de mer ! Une branche noire, noueuse et agressive plongea dans ma rétine innocente, quelque chose de monstueux déchira mon champ de vision et disparut aussitôt, deux ou trois détails devenus démesurés et complètement abstraits éclaboussèrent le regard douloureux que je portais dejà sur le monde naturel, achevant de perdre les restes égarés de ma confiance blessée en nos qualités à appréhender le réel. Perdue à jamais devant tant de disproportions insolubles, j'eus le vertige !

Compréhensifs, quelques canards pacifistes eurent la gentillesse de m'offrir la simplicité familière de leurs silhouettes élégantes en contre-jour. Mais, dans le fouillis odorant du petit matin, comment utiliser mes crayons pour rendre compte de ce vent frais qui m'enchante ?

Dans l'immensité douloureuse de milliers de détails à regarder, je décidai de me concentrer sur la surface de l'eau, mon attention captivée en analysa rapidement la fausse immobilité, perçut la vie frémissante cachée sous les eaux troubles ; j'inventai d'étranges baigneurs, des animaux au corps douteux, fuyant nos conceptions rétrécies de la réalité apparente !

Le jour suivant, informés des dangers qui menacent l'estuaire, je me retrouvai à Donge-est, avec Kim, lorsque resurgit à ma mémoire la vision dérangeante d'une splendide oeuvre d'art contemporain, qui n'était autre que la raffinerie elle-même, magnifiquement éclairée dans la nuit. Mais nous étions ici pour tenter de donner une image de ces lieux menacés, marécages à préserver, réserves d'oiseaux migrateurs ; nous avions à dire leur importance et le respect qui leur est dû pour notre propre survie à long terme. Convaincue de cette mission, je me mis à l'écoute des signes infimes témoins de toutes les formes de vies souterraines qui permettent, à la surface, la vie des humains. Avec respect, nos expériences si différentes de peintres et de dessinateurs, confrontés à une question commune, nous ont obligé à relativiser nos certitudes. En suivant le parcours des peintres naturalistes, j'ai exercé mes yeux à voir plus et accepté de mettre de l'ordre dans mon regard.

Si j'ai aussi appris le nom de quelques oiseaux rares, j'ai surtout commencé à percevoir les formes infinies et cependant très précises, de leurs envols respectifs, ce qui déjà en soi est un pur bonheur. Par delà les clivages de nos conceptions de l'art, dans cette rencontre avec la nature, mûrissent à l'infini les formes de nos imaginaires et se renouvellent nos possibilités d'expression.

Je marche toujours dans les champs le nez au vent, les mains dans les poches, mais j'ai l'oeil en alerte et de temps en temps j'emprunte même une longue-vue, histoire de vérifier les limites des pouvoirs humains.

Cécile NIVET

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Des artistes au jardin

Le Festival International des Jardins Chaumont - sur Loire. Depuis six ans, dans un parc de cinq hectares, à l'ombre du château Renaissance de Chaumont-sur-Loire sont proposés au grand public, le temps d'un été, trente jardins conçus par des jardiniers, des architectes, des plasticiens, des designers, des metteurs en scène de cinéma et de théâtre, des chorégraphes. En 1997, c'est le thème de l'eau qui préside au jardin : «l'usage de l'eau» et «le plaisir de l'eau».

Mais devant l'éclectisme des propositions, on ne sait plus très bien où l'on est. Peut-on vraiment parler de jardin ? et d'abord, qu'est-ce qu'un jardin ?

Étymologiquement, un jardin est un enclos, un endroit réservé par l'homme où la nature est disposée et recréée par lui à sa mesure et pour son plaisir. Mais contrairement à un tableau, à une sculpture qui n'en possède pas la vie, la matière du jardin est libre : elle naît, croît et meurt selon les lois de la nature.

Le jardin a l'ambition d'être une image du monde, une mise en ordre du monde. Ainsi, pour les artistes japonais (nombreux à Chaumont), le jardin est une représentation de l'univers, chargé d'une dimension spirituelle : «L'Archipel» de Shodo Suzuki pourrait être le lieu privilégié d'une méditation zen avec son continent fracturé de granit noir poli, flottant sur un océan de sable blanc.

L'influence niponne se fait encore sentir dans le jardin de Shishi Odoshi, fontaines formées d'un tube de bambou qui bascule produisant une musique aléatoire orchestrée par la montée de l'eau. Musique encore dans ce jardin traité comme une boîte à musique où un très bel orgue hydraulique alimenté par une chute d'eau joue de petits airs un peu mièvres, tirés d'un thème de Haydn.

Avec une totale liberté, si ce n'est l'obligation de traiter le thème de l'année, tous les artistes invités ont élaboré trente jardins «les pieds dans l'eau», créations végétales aussi fluides que poétiques.
Et puis, on découvre «la fuite», oeuvre de Macha Makeieff. Dans une caravane déglinguée, plantée comme un improbable jardinet de banlieue, une fuite d'eau a développé une végétation luxuriante dans l'évier, le lit et les tiroirs de la commode : les fleurs en plastique n'en reviennent pas !... Serres molles, potagers insolites, fontaines high tech surprennent et ravissent.

Quant au baobab, on dit de lui en Afrique qu'il était tellement prétentieux que Dieu pour le punir, l'arracha du sol et le replanta à l'envers. Voilà pourquoi ses branches, si bizarrement tordues, font plutôt penser à des racines. On peut le voir encore aujourd'hui pleurer par toutes ses branches. Rêve-t-il lui aussi, comme beaucoup ici, du jardin originel, de l'eternel Eden ?

Yvon ROUSSEAU

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LAND-ART. INTERVENIR DANS LE PAYSAGE.

Comme Goldsworthy dans la nature, intervenir avec humilité et délicatesse,
comme on révèle un goût, une saveur colorée, une source, ... un rythme, ...
une infime direction.
Comme Glenn Gould caresse son piano, Goldsworhy esquisse et suggère,
plein d'amour et de compassion ... Plus qu'une marque péremptoire,
aveuglante à force de trop d'éclats,
une participation à la compréhension des choses.

Les feuilles des arbres glissent, s'organisent, se nouent,...nous guident vers leur plénitude.
Éphémère sans doute, ... éphémère sans aucun doute ... mais intelligente.
Les murets se dressent, se dessinent, s'articulent mais n'enferment pas.
L'homme chemine, s'arrête, s'éclaire, respire ... mieux.

Christian CHEVILLAR

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Le sentier sculpturel de Mayronnes
En garrigue des Corbières



Avec un soleil brûlant comme compagnon de route et un litre d'eau dans nos sacs à dos, sans oublier l'indispensable chapeau, un parcours de 7 kilomètres nous était proposé cet été dans les Corbières. Nous sommes donc partis dans la garrigue dès 9 h du matin pour cette aventure.

De nombreux GR (Chemins de Grande Randonnée) sillonnent la France dans tous les sens. Alpes et Pyrénées se disputent les hautes altitudes pour laisser au Massif Central la beauté de ses plateaux et la vaste et désertique nudité d'un Aubrac fouetté par le vent.

Et nous voici sur un chemin sculpturel, pas très loin de Lagrasse, ce très beau village médiéval où se tient «le Banquet du Livre». Pendant dix jours, c'est une grande activité intellectuelle avec conférences-débats dans le cloître d'une abbaye, un atelier de philosophie pour enfants et un autre pour adultes dans une école primaire, une très riche librairie sous les voutes, des séances de cinéma en plein air dans la nuit et des randonnées dans la matinée.

Malgré la chaleur, guidés par Patrick Valette, technicien expert de l'ONF (Office National des Forêts), nous entâmons notre marche dans cette garrigue encore verte - la garrigue pousse sur sols calcaires. Et très vite, à quelques centaines de mètres, une sculpture en fer d'Alain Douillard -d'origine nantaise - est installée dans ce chemin. Et plus loin, toujours sur ce même chemin, nous gravissons les coteaux tout en rencontrant des ¤uvres, telle «Trafo», cette sculpture de Johan Ghijselinck (flamand). L'artiste a transformé de la terre et de la pierraille et en a fait une ¤uvre représentant des ceps de vigne, voulant nous dire ici que la nature est productrice de notre vie élémentaire. Dans ces ceps de vigne la vie circule et l'homme ensuite va agir avec son intelligence et sa sensibilité pour l'affirmer. L'imaginaire de l'artiste s'incarne dans un signe.

Ce sentier scupturel s'est installé sur un ancien chemin cathare. Il se veut être un lieu de symbiose entre l'action de la main de l'homme (ce second cerveau) et un sentier naturel qui est la résultante de plusieurs siècles dans les éléments qui le font exister en portant une mémoire. C'est ainsi qu'existe une harmonie globale dans les harmonisations singulières entre des lieux particuliers et des ¤uvres personnelles. Ainsi une céramique de Marianne Pape (de Stuttgart) s'élève comme un phare sur une vallée tandis que Christian Jacques (de Mayronnes) a placé un sanglier en bois tout près d'un genévrier et d'un robinier faux-acacia !

Notre plaisir est accru quand nous écoutons Patrick Valette sur la flore et les arbres et toutes les espèces de genévriers. Trois sortes existent : le commun, le genévrier cade ou oxyèdre et le genévrier de Phénicie qui croît sur les rochers, les endroits rocailleux, voire à même les falaises et sur les sommets rocheux battus par les vents. Patrick dialogue avec Christian Jacques, sculpteur qui vit dans cette région, qui nous accompagnait et qui a initié ce sentier. Ajoutons que c'est bien le genévrier commun qui possède des fruits charnus et globuleux de la grosseur d'un petit pois, de couleur noir violacé quand ils arrivent à maturité. Ce sont eux qu'on utilise comme condiment notamment pour la fameuse choucroute alsacienne et c'est par la macération de ces "baies" de genièvre dans de l'eau-de-vie que l'on aromatise une liqueur renommée, le gin..

Ces sculptures sont des signes d'un marquage de l'homme dans cette nature. Ils la respectent et lui donnent le droit de s'exprimer. Elle n'est plus tout à fait une chose. Elle est vivante dans tous les êtres qui poussent, se fânent, meurent temporairement et se remettent à pousser, bravant le brûlant soleil et le mauvais temps. Car la nature n'oublie pas l'eau que lui apporte la pluie bienfaisante. Cette pluie tombe et arrose aussi les sculptures qui font belle et nouvelle figure.

Augustin BARBARA

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